You are currently viewing Eau : pourquoi la France oppose encore irrigation et zones humides ?
Zones humides, haies et cours d’eau participent naturellement à la rétention de l’eau dans les territoires agricoles.

La loi d’urgence agricole promulguée en août 2026 facilite la création de certaines retenues d’eau et assouplit les règles de compensation lorsqu’un aménagement affecte une zone humide.

Elle répond à un problème réel : les agriculteurs doivent pouvoir disposer d’eau lorsque leurs cultures en ont besoin.

Mais la gestion de l’eau en France est encore trop souvent présentée comme un choix entre deux nécessités : préserver les zones humides ou stocker de l’eau pour irriguer.

La France ne devrait pas avoir à choisir.

La France ne manque pas globalement d’eau

Chaque année, la France métropolitaine reçoit de l’ordre de 500 milliards de m³ d’eau sous forme de précipitations.

Une grande partie retourne naturellement dans l’atmosphère par évapotranspiration et environ 175 milliards de m³ rejoignent la mer par les fleuves et les cours d’eau. À comparer aux quelque 4 milliards de m³ effectivement consommés, c’est-à-dire prélevés et non rapidement restitués au milieu.

Cela ne signifie évidemment pas que les 175 milliards de m³ qui rejoignent la mer seraient récupérables. Les fleuves doivent couler, les estuaires être alimentés et les écosystèmes aquatiques ont besoin d’eau.

Mais ces ordres de grandeur montrent que le problème français n’est pas d’abord celui de la quantité annuelle de précipitations.

Il est essentiellement géographique et temporel : l’eau n’est pas toujours disponible au bon endroit et au moment où nous en avons besoin.

Les pluies sont importantes en automne et en hiver, alors que les besoins agricoles culminent au printemps et en été. Une politique cohérente devrait donc chercher à conserver davantage d’eau pendant les périodes excédentaires pour pouvoir l’utiliser pendant les périodes déficitaires.

Nous avons détruit une partie de nos capacités naturelles de stockage

Une zone humide n’est pas simplement un espace naturel que l’on protège pour sa biodiversité.

C’est aussi un élément du système hydrologique.

Marais, prairies humides, tourbières et zones d’expansion des crues ralentissent les écoulements, retiennent une partie des précipitations, favorisent l’infiltration et peuvent restituer progressivement de l’eau au milieu. Ils participent également à l’épuration de l’eau, au stockage du carbone et à la limitation de l’érosion.

Or environ 67 % des zones humides françaises ont disparu depuis le début du XXe siècle. La disparition a été particulièrement rapide pendant les décennies de modernisation agricole et d’aménagement du territoire : environ la moitié des zones humides françaises aurait disparu entre 1960 et 1990.

Drainage agricole, urbanisation, infrastructures et aménagement des cours d’eau ont progressivement transformé des territoires capables de retenir naturellement l’eau.

Aujourd’hui, alors que nous cherchons comment conserver davantage d’eau sur notre territoire, la restauration des zones humides asséchées ou dégradées devrait faire partie de la solution.

Il serait paradoxal de détruire un stockage naturel pour construire à sa place un stockage artificiel.

Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas construire de retenues. Cela signifie simplement qu’une retenue doit être implantée là où elle est hydrologiquement pertinente et où elle ne détruit pas un système naturel qui remplit déjà une partie de cette fonction.

Zones humides et stockage agricole sont complémentaires, pas concurrents.

Nous avons également accéléré l’évacuation de l’eau

L’agriculture française a connu une transformation spectaculaire après la Seconde Guerre mondiale.

Mécanisation, agrandissement des parcelles et remembrement ont permis d’augmenter considérablement la productivité. Mais cette transformation a également modifié le fonctionnement hydrologique des campagnes.

Selon l’Office français de la biodiversité, 70 % des haies françaises ont disparu depuis l’apogée du bocage, soit environ 2 millions de kilomètres.

Et le phénomène continue : entre 2017 et 2021, la disparition nette est estimée à 23 500 km de haies par an, plantations nouvelles déjà déduites.

À ces haies disparues s’ajoutent de nombreux talus, mares et fossés supprimés ou rectifiés, ainsi que le drainage de terres humides. L’OFB estime aujourd’hui à environ 3,2 millions d’hectares les surfaces ayant fait l’objet de drainage agricole.

Or une haie, un talus, une prairie ou un fossé végétalisé ralentissent le ruissellement. Ils donnent à l’eau davantage de temps pour pénétrer dans le sol plutôt que de rejoindre rapidement le réseau hydrographique.

Pendant plusieurs décennies, nous avons donc aménagé une partie de notre territoire pour évacuer l’eau plus efficacement.

Nous cherchons maintenant comment la retenir.

Nous recyclons encore très peu l’eau que nous avons déjà utilisée

Une autre ressource reste largement sous-exploitée : les eaux usées traitées par nos stations d’épuration.

La France n’en réutilise encore qu’une très faible proportion, de l’ordre de 1 %, notamment pour l’irrigation agricole, l’arrosage ou certains usages industriels.

Nous sommes très en retard sur plusieurs de nos voisins : les chiffres généralement avancés sont d’environ 8 % en Italie et 14 % en Espagne.

Les raisons sont multiples.

La France a longtemps disposé d’une ressource suffisamment abondante pour que la réutilisation soit peu attractive économiquement. Le cadre réglementaire a également été contraignant, notamment pour des raisons sanitaires. Enfin, réutiliser l’eau suppose souvent des investissements : traitement complémentaire, stockage, contrôles sanitaires et surtout réseau permettant d’acheminer l’eau depuis la station d’épuration jusqu’à son utilisateur.

La situation évolue et la réglementation facilite progressivement ces projets.

Il reste néanmoins difficile de justifier que des stations d’épuration, notamment proches du littoral, rejettent quotidiennement de grandes quantités d’eau traitée dans le milieu naturel ou en mer pendant que, quelques kilomètres plus loin, l’agriculture peut manquer d’eau.

Cette eau a déjà été captée, transportée, utilisée, collectée puis épurée. La réutiliser lorsque cela est techniquement et sanitairement possible devrait devenir une composante normale de notre gestion de l’eau.

Une autre gestion de l’eau en France est possible

Il n’existe probablement pas une solution unique mais une combinaison de solutions.

Il faut restaurer les zones humides lorsqu’elles peuvent l’être, reconstituer les haies et les éléments du bocage, ralentir les ruissellements, favoriser l’infiltration dans les sols et la recharge des nappes, réutiliser beaucoup plus largement les eaux usées traitées et améliorer encore l’efficacité de l’irrigation.

Une gestion de l’eau en France plus cohérente suppose donc de combiner stockage naturel, stockage artificiel, réutilisation des eaux traitées et amélioration de l’efficacité des usages.

Et il faut également stocker artificiellement de l’eau lorsque cela est nécessaire, notamment lorsque des excédents hivernaux peuvent être prélevés sans compromettre le fonctionnement des rivières, des nappes et des écosystèmes.

Le stockage artificiel n’est donc pas l’ennemi du stockage naturel. Les deux doivent être pensés ensemble, à l’échelle des bassins versants.

Les agriculteurs ont besoin d’eau. Les zones humides aussi. Les nappes doivent être rechargées et les rivières conserver des débits suffisants.

Ces besoins ne sont pas incompatibles.

Dans un pays qui reçoit environ 500 milliards de m³ de précipitations par an, mettre en concurrence une zone humide et un agriculteur qui a besoin d’irriguer révèle avant tout un problème d’aménagement et de gestion de l’eau.

Sources et références

Légifrance — Loi n° 2026-796 du 18 août 2026 d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles.
Consulter la loi

Office français de la biodiversité (OFB) — Les zones humides : fonctions hydrologiques, état et enjeux de préservation.
Les zones humides

Ministère de l’Agriculture — Évolution et disparition des zones humides françaises.
Les zones humides, atout pour la biodiversité, l’eau et les territoires

Office français de la biodiversité (OFB) — Évolution des haies et du bocage français.
Connaître la haie et le bocage

Ministère de l’Agriculture — Réutilisation des eaux usées traitées et comparaison européenne.
Réutilisation des eaux usées pour l’irrigation

Cerema — Panorama de la réutilisation des eaux usées traitées en France.
Premier panorama de la REUT en France

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