Vous consultez actuellement CO₂ vs pollution de l’eau : un déséquilibre choquant
La pollution visible n’est qu’une partie du problème : des substances chimiques peuvent aussi contaminer l’eau, les sédiments et les nappes souterraines.

Spécialiste du traitement de l’eau depuis quarante ans, je suis frappé par un déséquilibre : des milliers de milliards sont mobilisés à travers le monde pour réduire les émissions de CO₂ et lutter contre les variations climatiques, tandis que la pollution progressive de nos eaux de surface et souterraines reçoit une attention beaucoup plus discrète.

Il ne s’agit pas de nier le rôle du CO₂ dans le climat, ni d’opposer artificiellement climat et eau. Mais une question mérite d’être posée : nos priorités environnementales sont-elles réellement proportionnées aux risques ?

Car la pollution de l’eau, elle, n’est ni une projection pour 2050 ni un scénario informatique. Elle est déjà là.


Une pollution déjà présente dans notre eau

L’eau des nappes phréatiques que nous prélevons aujourd’hui peut porter la trace de pollutions vieilles de plusieurs années ou décennies. Et pendant ce temps, de nouvelles molécules continuent d’être introduites dans l’environnement par l’agriculture, l’industrie et nos usages domestiques.

Nitrates, pesticides et leurs métabolites, solvants, résidus pharmaceutiques, perturbateurs endocriniens, microplastiques ou encore PFAS : les contaminants susceptibles d’atteindre les eaux superficielles et souterraines sont nombreux.

Certains se dégradent relativement rapidement. D’autres persistent pendant des années ou des décennies et circulent entre les sols, les rivières, les nappes phréatiques et les organismes vivants.

Dans le cas des PFAS, cette persistance est précisément à l’origine de leur surnom de « polluants éternels ». Une fois dispersées dans l’environnement, certaines de ces molécules sont extrêmement difficiles à récupérer et à détruire.

Nous ne parlons donc pas seulement d’un risque futur : une partie de cette contamination est déjà mesurable dans notre environnement et jusque dans l’eau destinée à la consommation.


La Nature s’adapte à la pression que nous lui imposons

L’agriculture brésilienne fournit un exemple particulièrement instructif de la capacité du vivant à contourner une solution technique lorsqu’elle est utilisée massivement et de manière répétée.

Les cultures tolérantes au glyphosate ont permis un désherbage remarquablement efficace. L’agriculteur pouvait éliminer les adventices avec un herbicide auquel sa culture résistait.

Mais cette efficacité a aussi créé une formidable pression de sélection. Les adventices sensibles disparaissent tandis que les individus naturellement résistants survivent et se reproduisent. Génération après génération, les populations résistantes deviennent plus difficiles à contrôler.

Ce mécanisme n’est plus théorique. Embrapa, l’organisme public brésilien de recherche agronomique, documente aujourd’hui à grande échelle les conséquences de ces résistances.

Entre 2010 et 2020, l’utilisation d’herbicides au Brésil a augmenté de 128 %, alors que les surfaces agricoles ne progressaient que de 24 %.

Rapportée à la surface cultivée, cette évolution correspond à une augmentation d’environ 84 % de l’utilisation d’herbicides par unité de surface.

Embrapa explique notamment cette progression par la perte d’efficacité du glyphosate face aux adventices résistantes et par la nécessité de lui associer d’autres molécules. Sur la même période, l’utilisation de certains herbicides complémentaires a littéralement explosé : Embrapa rapporte notamment +2 672 % pour le cléthodime, +953 % pour le triclopyr et +896 % pour l’haloxyfop.

Une solution initialement conçue pour simplifier le désherbage contribue donc, par son utilisation répétée, à sélectionner biologiquement les organismes capables de lui résister. La réponse devient alors davantage de traitements et davantage de molécules.


Quand la résistance finit par toucher les rendements

Cette adaptation du vivant n’a pas seulement un coût environnemental. Elle a également un coût économique et agronomique pour les agriculteurs.

Embrapa a notamment étudié le capim-amargoso (Digitaria insularis), une adventice devenue résistante au glyphosate et particulièrement difficile à maîtriser dans les cultures de soja.

Dans un essai cité par l’organisme brésilien, une infestation de seulement 4 à 8 plantes par mètre carré a fait passer le rendement du soja de 3 392 à 1 885 kg par hectare.

Une perte de rendement de 44 %.

Dans le même temps, le contrôle de ces adventices résistantes nécessite des traitements supplémentaires et l’utilisation d’autres modes d’action. Embrapa estime que la résistance au glyphosate peut ainsi augmenter très fortement le coût du désherbage.

Le paradoxe est saisissant : plus une solution unique fonctionne bien et se généralise, plus elle exerce une pression de sélection sur le vivant. Et le vivant finit par s’adapter.

La Nature ne reste jamais immobile face à la contrainte que nous lui imposons.


Davantage de chimie n’est pas neutre pour les sols et l’eau

Il serait cependant trop simple d’affirmer que le glyphosate détruit systématiquement les sols. Les travaux scientifiques montrent une réalité plus complexe.

Des travaux d’Embrapa réalisés en zone de Cerrado montrent que les effets des herbicides sur la microbiologie du sol dépendent des molécules, des conditions et des organismes étudiés. Le glyphosate n’entraîne pas nécessairement un effondrement global de la biomasse microbienne, mais des modifications de certaines communautés bactériennes peuvent être observées.

D’autres travaux scientifiques ont mis en évidence des effets sur la faune du sol. Une étude expérimentale publiée dans Scientific Reports a notamment observé, avec un herbicide à base de glyphosate, une forte diminution temporaire de l’activité de surface d’une espèce de ver de terre et une réduction de 56 % de la reproduction d’une autre espèce. Les chercheurs ont également observé des modifications des concentrations de nitrate et de phosphate dans le sol.

Ces résultats ne permettent pas d’affirmer que chaque application d’herbicide provoque les mêmes effets. Ils montrent en revanche pourquoi l’augmentation considérable de la charge chimique appliquée aux agroécosystèmes ne peut pas être considérée comme écologiquement neutre.

Et le sol n’est pas un système fermé.

Les molécules et leurs produits de dégradation peuvent être adsorbés, dégradés, transportés par ruissellement ou entraînés avec l’eau vers les horizons plus profonds. Ce que nous appliquons sur les sols peut donc finir dans les rivières et les nappes phréatiques.


La biodiversité nous envoie également un signal

La pollution de l’eau et des sols n’est évidemment pas la seule cause de l’érosion de la biodiversité. Destruction des habitats, artificialisation des sols, surexploitation des ressources, espèces invasives, pollution et variations climatiques agissent simultanément.

Mais l’ampleur du phénomène est considérable.

Une étude scientifique présentée par la Yale Environment Review estime que le rythme contemporain d’extinction des espèces pourrait être environ 1 000 fois supérieur au taux naturel de fond.

La protection de l’eau ne concerne donc pas seulement ce qui sort de notre robinet. Elle concerne les écosystèmes entiers dont nous dépendons.


Pourquoi le CO₂ occupe-t-il autant l’espace public ?

Tout le monde connaît désormais les COP sur le climat. Elles réunissent chaque année gouvernements, scientifiques, ONG, entreprises et médias du monde entier.

L’eau possède également ses rendez-vous internationaux. En mars 2023, les Nations unies ont organisé à New York une Conférence mondiale sur l’eau réunissant gouvernements et organisations internationales autour de la crise mondiale de l’eau.

Mais un chiffre résume à lui seul la différence de mobilisation :

la précédente grande conférence des Nations unies consacrée à l’eau remontait à 1977.

Quarante-six ans entre deux conférences mondiales des Nations unies sur l’eau, alors que les conférences internationales sur le climat sont devenues annuelles.

Cette différence ne signifie pas que les politiques climatiques sont inutiles. Elle pose une autre question : la protection de la qualité de l’eau reçoit-elle une attention proportionnée à son importance biologique, sanitaire et économique ?


Climat et eau ne devraient pas être mis en concurrence

Opposer systématiquement CO₂ et pollution de l’eau serait une erreur. Le climat influence directement le cycle de l’eau : sécheresses, évaporation, précipitations, recharge des nappes et disponibilité de la ressource sont interdépendantes.

Mais consacrer des moyens considérables à la réduction des émissions ne dispense pas d’agir sur des pollutions beaucoup plus directement accessibles à l’action humaine.

Nous savons mesurer une concentration de PFAS. Nous savons identifier une pollution industrielle. Nous savons réduire certains rejets de pesticides, de nitrates ou de solvants. Nous savons améliorer le traitement des eaux usées. Et nous développons progressivement des technologies capables de capturer puis de détruire certains polluants persistants.

Sur l’eau, une grande partie des leviers d’action est concrète, mesurable et immédiatement applicable.


Rééquilibrer nos priorités environnementales

La question n’est donc pas de choisir entre climat, biodiversité et eau.

Elle est de remettre l’eau à la place qu’elle mérite dans nos politiques environnementales : prévenir les pollutions plutôt que devoir les traiter, mesurer davantage, protéger les nappes et les rivières, améliorer les traitements et investir dans les technologies capables d’éliminer les contaminants persistants.

L’exemple brésilien devrait également nous rappeler une règle fondamentale : la Nature est un système dynamique. Une solution technique qui ignore cette capacité d’adaptation peut finir par générer le problème qu’elle devait résoudre.

L’eau est à la fois une ressource, un milieu biologique et l’un des principaux vecteurs par lesquels les activités humaines interagissent avec l’environnement.

Protéger l’eau, c’est protéger simultanément notre santé, nos écosystèmes, notre agriculture et une ressource dont aucune société ne peut se passer.

Alors posons franchement la question : avons-nous trouvé le bon équilibre entre les moyens consacrés au CO₂ et ceux consacrés à la protection de l’eau ?

Cet article a 2 commentaires

  1. Ludo

    Est ce que le CO2 est un poison pour la Nature ?

    1. Op'Pao

      Le CO2 est l’oxygène de la plante. Les plantes prennent le CO₂, en extraient le carbone pour construire toute leur biomasse, et rejettent l’oxygène en sous-produit.
      Si le taux de CO2 baisse trop en dessous de 200ppm, la végétation décline et meurt.

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